Au cœur de l’habitat vit l’homme
Quelques lumières sur une histoire de l’habitat groupé…
De la communauté Amish aux HLM des banlieues de mon 93, en passant par les foyers logement et les communautés religieuses, nous sommes bien en présence d’habitats groupés, volontaires ou subis. Lieux de vie où les règles, plus ou moins formelles, concourent à la création, au maintient de liens sociaux.
L’habitat, lieu refuge, lieu défensif, lieu inclusif aussi qui a permit à l’homme, ce mammifère social, d’être protégé au fil du temps autant par ses murs que par les relations qu’il aura su tisser en collectivité. Prenons un moment pour glaner au travers de l’histoire quelques aspects de ce mode de vie ancestral.
Nous pourrions remonter au tribalisme des premiers millénaires où les règles sociales se sont établies autour de la contrainte première de survivre au sein d’un environnement hostile mais avançons dans l’antiquité où cette règle atteint une apogée. : la Cité platonicienne, fondement de notre civilisation, épurée au creuset des siècles, longuement murie par la philosophie, savamment organisée par l’art noble de la politique. Les grandes cités ne sont certes pas l’apanage des grecs et dépassent, nous en conviendrons, le seuil du simple habitat groupé… Néanmoins la Cité Grec s’est organisée avec un cadre législatif permettant à ses habitants d’y demeurer et de prospérer, tout en développant un certain idéal du bien commun et du vivre ensemble.
Le souci de vivre en bonne intelligence au sein de la cité, avec la cité est certainement une marque qui a toujours animé les expériences réussies d’habitat groupé à travers l’histoire et il ne serait pas raisonnable aujourd’hui de couper l’habitat de la ville, du village, de l’environnement dans lequel il s’inscrit directement... La plupart des expériences sectaires ou s’excluant du « monde » ont d’ordinaire disparu rapidement. A contrario l’existence d’une respiration entre les différents groupes sociaux assure la pérennité d’un mode de vie qui se vérifie ici, avec les cités antiques, notamment par l’amplification du commerce, de l’art, de la philosophie et de la religion, vecteurs d’échanges, de croisements, d’enrichissements mutuels… parfois de guerre aussi mais pour atteindre avec le recul de l’histoire, le statut de civilisation.
Au sein de la cité, ce premier noyau s’appelait Oikos, l’habitat de base qui regroupait la famille, au sens élargi : générations mais surtout fratries et cousinages, alliances… Famille qui a développé une aptitude à l’autonomie pour les biens de premières nécessités grâce aux pratiques agricoles et à l’artisanat. Ce n’est qu’une fois ces besoins fondamentaux satisfaits que le reste a pu se construire. Ce n’est certes pas une révélation mais ce point permet de souligner l’importance de la souveraineté alimentaire des entités de base pour que l’édifice social puisse prospérer. D’ailleurs si le XXème siècle en occident a connu un tel essor socio-économique c’est bien qu’il règne une sécurité alimentaire telle depuis des siècles que l’homme s’est laissé déposséder de ce lourd fardeau d’assurer le pain quotidien de la famille pour œuvrer à d’autres finalités collectives moins primordiales… Nous devons cette liberté à l’agriculture moderne, c’est un fait.
Si la base est solide, l’ensemble tient, si les parties sont solidaires, le tout est cohérent… lien et cohésion sociale sont au cœur des collectifs qui partagent un espace de vie commun.
Une motivation première de l’habitat partagé est souvent de vivre différemment sans forcément s’exclure de la société… En voici une belle illustration avec les moines de l’Ordre de Saint Benoît apparu au 6ème siècle. A l’époque l’idée n’était pas tant de fuir le monde comme le firent les premiers anachorètes qui s’installèrent au désert que d’apporter au monde un modèle de vie plus fraternel… Car le prolongement de cette vie différente est bien de transmettre à la société l’envie de vivre autrement par l’exemple. Modèle qui ne manqua pas de se propager puisqu’en quelques décennies l’Europe toute entière fut peuplée de monastères bénédictins, règle de vie qui inspira depuis lors un nombre impressionnant de fondations.
Là encore nous pourrons constater que lorsqu’un concept est bon, il se diffuse, essaime comme Thanh Nghiem aime à le souligner dans son livre « Des abeilles et des hommes »…
Un peu plus tard s’organisèrent les Béguinages d’Europe du nord qui, dès le 12ème siècle, permirent à des femmes seules de mettre en commun leurs biens et savoir-faire au service d’une vie sobre et mystique. Ces fondations laïques trouvèrent durant tout le haut moyen âge un essor important à travers les grandes villes d’Europe même si, déjà à l’époque, ce vent de Libre-Esprit créa de nombreuses jalousies portant plusieurs figures telle Marguerite Porète au bûcher.
En agriculture nous pourrions citer à la même époque l’apparition dans les registres français des « communautés taisibles » de tacere : constituée d’un accord tacite entre membres d’une même famille. Cette Société Agricole de base est certainement la plus primitive forme d’habitat groupé reconnue juridiquement. Sa constitution offrait entre autre d’échapper à l’héritage Seigneurial en cas de décès du chargé de famille. Là encore un aspect important de l’habitat groupé transparaît en ce que toujours, pour être durable, il s’inscrit en relation avec les lois établies… Ce qui aujourd’hui vous en conviendrez n’est pas une mince affaire.
Ce ne sont pourtant pas les formes juridiques qui manquent que ce soit pour le milieu agricole où un très grand nombre de choses est rendu possible avec la Société Civile d'Exploitation Agricole, ou plus largement avec ces formes ouvertes à tous que sont les Sociétés Coopératives d'Intérêt Collectif, Société Coopératives de Construction, voire les Sociétés Civiles Immobilières… Bref l’attirail juridique est varié et ce n’est pas là-dessus que bloque l’habitat groupé en France actuellement.
Car pourquoi ce phénomène a-t-il rencontré un vif succès en Belgique ? Pourquoi l’Allemagne a su conserver des maisons familiales où vivent 3 générations ? Pourquoi l’Autriche encourage-t-elle certaines initiatives de construction et d’habitat partagé ? Et pourquoi en France est-ce le désert ou presque ?
Maryam Sow, témoignait récemment lors de sa venue à Ploërmel de la vie des villages du Sénégal, du Mali ou du Burkina où, chaque résident obtient une parcelle à cultiver en même temps qu’une maison qui lui sont attribuées par le conseil des anciens, reconnu par tous les membres de la communauté. N’est ce pas là ce qui établit une famille dans une communauté, n’est-ce pas le travail au service et au sein du groupe qui offre une position sociale reconnue et donc saluée de tous ? Joseph… le charpentier, Simon… le pêcheur, Mathieu… le collecteur d’impôts…
Par contre si ce qui est produit n’a plus vocation à être consommé par le groupe, n’a pas d’utilité directe pour la communauté, ne lui rapporte rien, ne la valorise plus… comment alors être reconnu et par qui ? Comment générer cette cohésion sociale lorsque ce mécanisme atteint tous les membres d’un ensemble ? Hormis dans le milieu associatif et dans quelques corporations, personne n’œuvre plus pour une cause commune, pour la survie du groupe. Groupe qui n’est d’ailleurs plus lui-même identifiable… Alors de là penser un idéal serait-il national… Non, tous œuvrent désormais pour une monnaie sonnante et trébuchante qui malgré son universalité ne crée aucune cohésion humaine ! Elle développe bien au contraire des mécanismes froids et asservissants… D’aucun la personnifie et l’appelle Mammon tellement son existence propre prend la forme d’un organisme à l’appétit sans fond qui, tel Jupiter, dévore ses enfants.
Nous pouvons commencer à en déduire que le sentiment d’appartenance à un collectif, passe avant tout par l’effort consenti et reconnu par chacun des membres. Qu’il n’y a de société pérenne, aussi vaste soit elle, que si elle est constituée d’ensembles cohérents à taille humaine. Dès lors que les individus sont déconnectés des enjeux de survie de la structure qu’ils habitent, dès lors que des mécanismes (monnaie, services publics etc.) sont venus remplacer massivement l’implication des membres d’une communauté, inéluctablement se perd et de façon très sournoise, la mémoire même de la communauté de proximité et avec elle l’identité de chacun de ses membres. Membres qui, de proche en proche, en deviennent même suspects… A qui peut-on faire confiance de nos jours ? Question qui se pose davantage dans les grands ensembles mais qui gagne nos campagnes.
En vérité, cette communauté de proximité n’est plus indispensable, le lien social pas davantage car tant que l’on n’empiète pas sur le périmètre qui nous appartient cela nous reste égal… La cohésion en est réduite à sa plus simple expression puisque nous avons tout le nécessaire sans l’aide de personne… Il nous suffit de l’acheter et si nous n’avons les moyens, l’état y palliera dans une grande mesure. A tel point qu’aujourd’hui un des plus grands freins à l’habitat groupé est la peur même d’un retour à la promiscuité. Peur que l’on nomme pompeusement individualisme. Peur néanmoins légitime puisque fondée sur une grande inconnue, qui est mon prochain, qui sont mes voisins, qui sont tous ces inconnus ?
Certains villages de nos campagnes ont pourtant su conserver cette proximité d’une relation vraie. Une amie de Caro me disait il y’a peu que, dans son hameau où vivent une quarantaine de personnes, il est encore possible à toute heure du jour et de la nuit de quérir l’aide de ses voisins ou de simplement solliciter une présence ; que chaque année il est noté au mois de mai que les habitants se retrouvent tous autour d’un repas convivial. Tout le monde malheureusement ne pourra en dire autant car les fêtes de quartier sont le plus souvent un acte symbolique qui voit rapidement les portes se refermer, au moins se dit-on bonjour… Le secteur de Ploërmel à su préserver par endroit un savoir vivre que connaissent bien peu de nos régions aujourd’hui, ne négligeons pas cet atout qui va se fragilisant avec l’arrivée massive des gens de la ville (dont je suis) et la disparition de nos anciens qui sont, je le crois, des garants de ce savoir vivre.
Alors peut être saurons-nous employer nos talents actuels qui ne sont pas à dénigrer, bien au contraire, pour trouver les ingrédients de cette symbiose entre l’homme et son milieu, ce savant équilibre qui devrait donner naissance à un biotope idéal pour la vie sociale et personnelle. Il ne faut certes pas idéaliser le passé les relations de proximité sont chargées à toutes époques d’exigences et de souffrances… Préserver l’intimité est aujourd’hui plus qu’essentiel, nous ne reviendrons pas en arrière car le cocon de l’habitat assure l’émancipation nécessaire à la croissance personnelle et familiale. Mais s’il est encore une vérité à cueillir dans les démarches d’habitats partagés, c’est peut-être auprès des communautés chrétiennes que nous l’obtiendrons. Il s’y rencontre des personnes qui ne se choisissent pas mais qui ont choisi le Christ pour ferment de leur unité, s’il est une vérité donc, c’est bien que vivre ensemble, se porter et se supporter est possible dès lors que l’on accepte d’œuvrer, d’être artisan de ce vivre ensemble, offrant de soi-même pour matière première à défaut de s’offrir tout entier, au service de l’Amour et du prochain, ce prochain qui est juste là, si près de moi.
Un prochain article pourra à travers des exemples plus récents montrer nombre d’expériences réussies d’habitats partagés.
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